Compte-rendu de l'Atelier Les images de la science
Coordination : Jean-Paul Delahaye (delahaye@lifl.fr)
Le but de l'atelier était de réfléchir à nouveau aux causes de la désaffection pour les sciences chez les jeunes aujourd'hui, et de proposer des idées pour y remédier. La méthode retenue était de faire appel à des personnes engagées dans des actions exemplaires et dont l'expérience et les succès pouvaient nourrir la réflexion des participants pour aboutir à des analyses précises et circonstanciées et des propositions.
L'atelier a été très animé et les deux séances (la première d'une durée de quatre heures, la seconde d'une durée de presque trois heures) ont semblé très courtes tant les interventions ont été nombreuses variées et riches en commentaires, informations et suggestions.
Première partie. Lundi 3 février 2003 14h-18h : Les images de la science et leur construction dans l'esprit des jeunes
Le premier thème était celui de l'image de la science créée par les médias et les institutions spécialisées mettant en contact le grand public et le monde de la recherche (musées, Centre de Culture Scientifique Technique et Industriel (CCSTI), associations, etc.). L'exposé de Philippe Boulanger (Directeur de la revue d'information scientifique Pour la science) intitulé "Le plaisir des sciences : un oxymoron ?" commença par expliquer que la vulgarisation scientifique est un miracle (des gens payent pour recevoir des leçons de sciences !) et insista sur le fait que la facilité n'est pas la meilleure méthode pour réussir. Même s'ils ont une longue expérience il reste impossible aux professionnels de deviner quels thèmes plairont au public et quels thèmes échoueront : il semble inattendu que le dossier spécial de Pour la science sur le diamant (symbole de richesse, de luxe et sujet de rêve) ait reçu un accueil réservé du public alors que le dossier spécial sur la cryptographie (largement mathématique et techniques) ait lui au contraire été un succès. La leçon que chacun de nous doit sans doute en tirer est que pour attirer les jeunes vers la science, aller vers ce qui est facile est une mauvaise idée. C'est en proposant de véritables sujets vivants et actuels, même s'ils sont difficiles, même s'ils sont techniques qu'on suscite l'intérêt et qu'on fait naître les passions. Cela demande à ceux qui s'adressent au grand public de repérer dans le monde de la recherche ce qui est en mouvement, d'approfondir et de travailler les thèmes qu'ils choisissent pour offrir une information aussi précise et complète que possible (bien sûr en présentant les choses de manière compréhensible). Comprendre n'est jamais immédiat. Il faut oser demander des efforts au public et celui-ci sera satisfait de les faire s'il sent que ce qu'on lui propose en vaut la peine.
Le débat a été très animé et plusieurs intervenants ont formulé l'idée que la vulgarisation scientifique devrait être plus utilisée dans l'enseignement qu'elle ne l'est, car bien souvent le travail d'illustration, d'éclaircissement et de présentation qu'elle fait pourrait être exploité avec profit. Un intervenant a indiqué "il faudrait mettre de l'enseignement dans la vulgarisation et de la vulgarisation dans l'enseignement". Un autre a fait remarquer que lorsqu'un élève de collège ou de lycée lisait une revue de vulgarisation "c'était gagné". Certaines remarques sur l'absence de rigueur de la vulgarisation, sur la peur de la vulgarisation dans l'enseignement, sur certains côtés anti-pédagogiques de la vulgarisation, sur l'existence de divers types de vulgarisation dont certains de trop piètre qualité ont fait apparaître que le fossé qui sépare la vulgarisation et l'enseignement restait cependant assez grand. Puisqu'un accord à peu près général sur l'intérêt des méthodes utilisées dans la vulgarisation semble quand même exister, je crois qu'on peut formuler un souhait et une proposition : il faudrait que la presse de vulgarisation scientifique soit plus utilisée dans l'enseignement, et donc il faudrait que les revues soient mises à la portée des élèves et étudiants et même qu'elles leur soient proposées directement : un abonnement à une revue par classe de collège et de lycée et dont les élèves se passeraient les numéros serait-il une mesure coûteuse ?
L'exposé de Bernard Allaux de Cap-Science (Centre de Culture Scientifique, Technique et Industriel de Bordeaux) sur "Le goût des sciences et des études scientifiques" a proposé une description des actions nombreuses et variées menées par ce centre. Pour réussir une action doit associer (a) un contenu validé, (b) une animation efficace, (c) une rencontre entre personnes (l'utilisation d'étudiants universitaires est une méthode qui semble excellente) et (d) une part de rêve. Pour faire comprendre la science il faut montrer la vie du chercheur et son environnement.
Dans le débat, l'idée que l'étudiant en science a une vision très imprécise de ce qu'est un chercheur a été plusieurs fois exprimée. Il semble qu'aujourd'hui encore on peut mener des études scientifiques jusqu'au niveau maîtrise sans jamais avoir mis les pieds dans un laboratoire de recherche. Il semble paradoxal qu'on ait à apprendre un savoir difficile et en évolution rapide sans vraiment savoir comme il est produit et sans jamais entrer dans les lieux de production de ce savoir pourtant tout proche des lieux où se déroulent les enseignements.
Les opérations mettant en contacts étudiants et chercheurs doivent être encouragées et devraient être systématiquement prévues dans les cursus universitaires. Il ne fait aucun doute que cette information aujourd'hui manquante ferait naître des vocations ou en tout cas créerait un intérêt et limiterait l'appréhension qu'on peut avoir de s'orienter vers des études dont on ne comprend pas très bien à quels métiers elles conduisent.
Les TPE des lycées sont aussi une occasion de créer de tels contacts pour les élèves de terminale. L'idée de faire des expositions à partir des TPE semble intéressante. Des opérations comme les Olympiades de mathématiques, Math en Jeans, Annimat ont aussi été évoquées comme exemplaire. Ce type d'opérations qui ne concerne qu'un faible pourcentage d'élèves devrait être étendu pour qu'un plus grand nombre d'élèves puissent en profiter : l'effort fait par quelques professeurs enthousiastes s'il n'est pas relayé par l'institution et muni de moyen ne peut toucher qu'une faible partie des élèves.
Un intervenant a fait remarquer que le ministère de la Culture ne semblait pas concerné par la culture scientifique. Est-ce normal ? Ne faudrait-il pas considérer au contraire que parmi les missions d'un tel ministère, la culture scientifique doit aujourd'hui être considérée comme prioritaire ?
L'exposé de Maurice Porchet "L'éthique : un nécessaire dialogue entre la science et la société" a relaté l'expérience et les méthodes d'un cours d'éthique à l'université. Il faut amener l'étudiant à réfléchir et à prendre conscience lui-même des problèmes que posent les sciences biologiques aujourd'hui.
La méfiance envers la science est parfois liée à l'absence de compréhension du rapport en science et morale, et résulte même dans certains cas d'une désapprobation morale de l'activité scientifique, ce qui est évidemment très grave et peu susceptible de faire naître des vocations. Il semble nécessaire qu'une publicité aussi grande que possible soit faite aux réflexions éthiques, car celles-ci montrent que les chercheurs ne sont pas indifférents aux préoccupations morales et qu'au contraire ils sont conscients que tout ne peut pas être fait au nom du savoir et de la recherche, et que des normes et des règlements doivent être choisis, décidés et appliqués. L'image d'une science majeure et responsable est importante pour établir la confiance et l'intérêt des jeunes qui hésitent à s'orienter vers des études scientifiques. Les problèmes d'éthiques devraient systématiquement être abordés dans les cours de philosophie de terminale et aucun étudiant en biologie ne devrait pouvoir terminer ses études sans avoir assisté (et participé !) à un cours sur le thème de "La science et la société".
L'exposé suivant a été celui de Franck Beclin (Laboratoire de Structure et Propriétés de l'État Solide, Université des Sciences et Technologies de Lille) dont le titre était "La Physique itinérante ; exemple d'opération itinérante pour la promotion des sciences dans les établissements du secondaire". Décrivant une série d'actions en lycée aujourd'hui bien rodées et ayant déjà touché des milliers d'élèves dans la région nord, il nous a expliqué l'esprit et l'intérêt de faire découvrir une vision non scolaire de la physique et de l'expérimentation propre à faire apprécier la nature du travail de chercheur. L'extension de cette opération à toutes les régions de France apparaît souhaitable.
Le dernier exposé de l'après-midi fut celui de Marie-Françoise de Féraudy (Service Central de l'Insertion Professionnelle, Université Paris-Sud) et il portait sur "Les métiers accessibles après des études universitaires en physique". Elle y a décrit l'action menée pour recenser et diffuser des informations sur les métiers qu'ouvrent des études de physique à l'université. C'est bien sûr aussi une façon concrète de travailler à attirer des étudiants vers ces filières. De telles actions là encore devraient être systématisées et concerner toutes les disciplines universitaires scientifiques.
Deuxième partie. Mardi 4 février 2003 16h15-18h45 : Comment enseigner les sciences sans imposer un regard masculin ? Pseudo-science et rationalité.
La deuxième séance a débuté par un exposé de Teresa Longo (Maître de conférence en Éducation comparée, Département de sciences de l'éducation de l'Université de Picardie) qui nous a parlé de "Quelques éléments sociologiques et philosophiques sur le changement de l'image de la science". L'exposé a en particulier expliqué les diverses réactions que le problème de la désaffection des études scientifiques a suscitées d'un pays à l'autre. L'existence d'un marché international de la science conduit certain pays (comme l'Italie) à fermer des laboratoires, la généralisation des curriculum flexibles nuit à la culture scientifique de base, l'idée que le but des études scientifiques est d'acquérir une compétence plutôt que d'assimiler un contenu semble progresser. Il semble urgent et important de s'interroger sur les effets déculturants des cursus trop flexibles et technologiques qui pourraient bien former des scientifiques immédiatement opérationnels mais fragiles car n'ayant pas acquis les bases nécessaires pour s'adapter aux évolutions rapides auxquels ils devront pourtant faire face durant leur vie professionnelle.
Les exposés de Véronique Slovacek-Chauveau (Professeure de mathématiques au lycée Camille Sée de Paris et présidente de l'association Femmes et mathématiques) sur "L'image des mathématiques au lycée" et de Claudine Hermann (Association Femmes et Sciences) sur "Les femmes dans le monde des sciences" ont tous les deux de manière très vivante insisté sur une réalité sociologique assez grave : aujourd'hui encore les préjugés et les préconceptions sur les rôles attribués aux hommes et aux femmes dans notre société ont pour effets indirects de dissuader les jeunes filles de s'intéresser aux sciences et semblent réserver les domaines techniques principalement aux garçons. Accepter que la moitié des étudiants possibles des filières scientifiques en soit écartée par la pesanteur des images sociales sexistes est une attitude déraisonnable et il faut bien sûr lutter pour corriger cela. Insister auprès des enseignants et leur faire prendre conscience de leurs attitudes biaisées et de leurs préjugés est une première forme d'action. Montrer aux élèves par des cas concrets (visites de laboratoire, rencontres avec des chercheurs, etc.) que les femmes ont leur place dans le monde des sciences autant que les hommes est un second type d'action à mener. Il semble qu'aujourd'hui les associations travaillant dans ces directions disposent de moyens dérisoires et ne sont guère écoutées. Il en résulte que seul un petit nombre d'enseignants et d'élèves reçoivent leurs messages. Un effort institutionnel dans cette direction semble urgent car il apparaît absurde dans la situation présente de baisse des effectifs des cursus scientifiques de ne pas tenter de remédier à ce qui est une sorte de gâchis social : de toutes les actions envisageables il est possible que ce soit la plus "rentable" à moyen et à long terme.
La dernière partie de l'atelier avait pour objet de s'interroger sur la nature de la science, sur les pseudo-sciences et sur la rationalité. Jean-Paul Krivine de l'Association Française pour l'information Scientifique nous a proposé un exposé intitulé "Les pseudo-sciences brouillent-elles l'image de la science ?". Puis Bernard Maitte, Directeur du DESS "Journalistes Scientifiques" de Lille, nous fait réfléchir sur le thème de "La science épuise-t-elle le réel? - sources et limites de la rationalité". Ces deux exposés montraient de manière complémentaire que le problème de la délimitation des sciences n'est pas aussi simple qu'on le croit parfois. Les pseudo-sciences perturbent et nuisent à l'image de la science en créant une confusion entre savoir rigoureusement élaboré, construit et contrôlé et dogmatisme arbitraire et autoritairement affirmé. D'un autre côté défendre une image simplifiée des sciences et de ses méthodes (parfois là aussi formulée de manière dogmatique) est une erreur. Réussir à donner un sens à l'éducation scientifique qui aille au-delà du simple apprentissage de savoirs tout préparés et figés est certainement une façon de rendre intéressantes les sciences. Les discussions sur la rationalité et la science (qui, au moins, devraient être systématiquement menées dans les cours de philosophie de terminale) en montrant la vraie nature de la science (rigoureuse mais aussi ouverte, discursive et créative) seraient certainement un des meilleurs moyens pour convaincre des étudiants de terminale de choisir une telle voie.
En conclusion il apparaît dans chacun des thèmes abordés par l'atelier que des actions précises et concrètes peuvent être menées et que, si c'est le cas les expériences déjà faites le prouvent un résultat tangible sera obtenu. Nous ne pouvons pas agir sur tous les facteurs qui contribuent à la désaffection pour les études scientifiques (nous ne pouvons pas faire grand chose par exemple sur l'image donnée de la science au cinéma et à la télévision) mais les paramètres que les enseignants, les chercheurs et les responsables politiques ont en main sont susceptibles de faire sensiblement évoluer la situation et d'avoir des effets déterminants.
Lundi 3 février 2003 (14h-18h)
Philippe Boulanger (Directeur de la revue Pour la science) : Le plaisir des sciences : un oxymoron ?
Bernard Allaux (Cap-Sciences, Centre de Culture Scientifique, Technique et Industrielle, Bordeaux) : Le goût des sciences, le goût des études scientifiques
Maurice Porchet (Professeur Université des Sciences et Technologie de Lille) : L'éthique : un nécessaire dialogue entre la Science et la Société.
Franck Beclin (Laboratoire de Structure et Propriétés de l'État Solide, Université des Sciences et Technologies de Lille) : La Physique itinérante ; Exemple d'opération itinérante pour la promotion des sciences dans les établissements du secondaire.
Marie-Françoise de Feraudy (Service Central de l'Insertion Professionnelle, Université Paris-Sud) : Les métiers accessibles après des études universitaires en Physique
Mardi 4 février 2003 (16h15-18h45)
Le besoin d'une réflexion sur l'éthique de l'activité scientifique. Comment enseigner les sciences sans imposer un regard masculin?
Teresa Longo (Maître de conférence en Éducation comparée, Département de sciences de l'éducation Université de Picardie) : Quelques éléments sociologiques et philosophiques du changement de l'image de la science
Véronique Slovacek-Chauveau (Professeure de mathématiques au lycée Camille Sée de Paris et présidente de l'association Femmes et mathématiques) : Images des mathématiques au lycée
Claudine Hermann (Association Femmes et sciences) : L'image des femmes dans le monde des sciences.
Jean-Paul Krivine (Association française pour l'information scientifique) : Les pseudo-sciences brouillent-elles l'image de la science ?
Bernard Maitte (Directeur du DESS "Journalistes scientifiques" de Lille : la science épuise-t-elle le réel? - sources et limites de la rationalité
E-mail des participants :
philippe.boulanger@pourlascience.fr,
b.alaux@cap-sciences.net,
Maurice.Porchet@univ-lille1.fr,
franck.beclin@univ-lille1.fr,
marie-francoise.feraudy@sol.u-psud.fr,
teresa.longo@wanadoo.fr,
vchauvea@noos.fr,
claudine.hermann@polytechnique.fr,
jp.krivine@noos.fr,
Bernard.Maitte@univ-lille1.fr